par Oliver Griffin et Luciana Magalhaes
Quelque 160 millions d'électeurs brésiliens sont appelés aux urnes dimanche à l'occasion du premier tour de l'élection présidentielle, un scrutin décisif pour le plus grand pays d'Amérique du Sud qui déterminera s'il emprunte à son tour le virage ultra-conservateur observé sur le continent.
Selon les sondages, le président sortant de gauche Luiz Inácio Lula da Silva, qui brigue à 80 ans un quatrième mandat non consécutif, est au coude-à-coude avec le sénateur de droite Flavio Bolsonaro, 45 ans, fils de l'ex-président Jair Bolsonaro condamné à 27 ans de prison pour tentative de coup d'Etat.
Treize candidats au total sont en lice pour accéder au palais du Planalto, dans un scrutin où le vote est obligatoire pour les Brésiliens âgés de 18 à 70 ans. Un second tour sera organisé le 25 octobre si aucun candidat n'emporte la majorité absolue dimanche.
Au cours de la campagne, Luiz Inácio Lula da Silva a mis en garde contre toute ingérence étrangère dans le processus électoral, visant implicitement les Etats-Unis, soutiens du clan Bolsonaro.
"Lula estime que, compte tenu des bonnes relations avec la Chine, notamment sur le plan commercial, il est crucial de préserver cette indépendance (vis-à-vis des États-Unis)", explique Leonardo Barreto, du cabinet de conseil Think Policy.
La présidence de Lula a été marquée par des tensions avec son homologue américain Donald Trump, dont l'administration a instauré une série de droits de douane sur les produits brésiliens.
La condamnation en 2025 de Jair Bolsonaro, accusé d'avoir conspiré pour son maintien au pouvoir après sa défaite électorale de 2022 face à Lula, a par ailleurs provoqué l'ire du locataire de la Maison blanche, qui a qualifié ces poursuites de "chasse aux sorcières" contre son ancien allié.
Selon Leonardo Barreto, les Bolsonaro se servent de leurs liens avec Washington comme d'une garantie électorale. Ils "perçoivent les Américains comme une sorte de police d’assurance, ce qui signifie que si un problème venait à surgir, les Américains seraient prêts à réagir", dit-il.
SUCCÈS MITIGÉS POUR LULA
Luiz Inácio Lula da Silva, qui profitait d'une confortable avance sur ses adversaires au début de la campagne, a rapidement été rattrapé par Flavio Bolsonaro alors que ses succès en matière de réduction des inégalités et du chômage restent mitigés.
Les électeurs, confrontés à la hausse du coût de la vie, à un endettement élevé et à la montée en puissance des gangs, estiment que la situation économique s’est détériorée au cours de l’année écoulée.
Les sondages suggèrent que la situation économique est l’une des principales raisons pour lesquelles Luiz Inácio Lula da Silva peine à se démarquer de Flavio Bolsonaro.
Durant la campagne, le président sortant a annoncé une série de mesures répondant aux préoccupations des électeurs, tel qu'un programme social plus généreux, des aides visant à soulager les familles endettées et une répression des paris en ligne.
Luiz Inácio Lula da Silva "a parfaitement compris qu’il était en danger et a utilisé le pouvoir du gouvernement pour mettre en place quelques initiatives concrètes afin d’essayer de s’assurer les voix nécessaires à sa victoire", relève Rodrigo Russo, associé au sein du cabinet de conseil Control Risks.
Lula n'échappe pas non plus aux polémiques judiciaires, son fils Fabio Luis Lula da Silva faisant l'objet d’une enquête pour trafic d’influence présumé.
Tout au long de sa campagne, Flavio Bolsonaro, également impliqué dans une enquête, a quant à lui invoqué la figure de son père, qui reste populaire parmi les conservateurs brésiliens malgré sa condamnation.
Un avatar de l'ancien président généré par IA a même été créé pour lancer sa campagne. "Je vous demande d’accueillir à bras ouverts la personne que j’ai choisie pour me remplacer", déclarait l'avatar de Jair Bolsonaro, aujourd'hui détenu à domicile pour des raisons de santé.
Cette "apparition" a suscité la polémique, l’ancien président n'étant pas autorisé à s’exprimer publiquement depuis sa condamnation en septembre 2025.
SÉCURITÉ ET CORRUPTION
Flavio Bolsonaro a par ailleurs promis de construire cinq prisons de très haute sécurité, à l’image de celles du Salvador, où le président de droite Nayib Bukele a ouvert la voie à un renforcement de la lutte contre la criminalité dans toute l’Amérique latine.
"Promettre des peines plus sévères est très profitable sur le plan politique", souligne Robert Muggah, cofondateur du groupe de réflexion Igarape Institute, alors que la criminalité violente figure aussi parmi les préoccupations des électeurs.
En septembre, Luiz Inácio Lula da Silva et les responsables de la sécurité nationale ont dévoilé de nouvelles mesures pour lutter contre les groupes criminels opérant dans le pays et au-delà de ses frontières.
Outre ces débats politiques, un scandale impliquant la Banco Master, établissement financier aujourd’hui disparu, a marqué la campagne et ravivé la colère de l’opinion publique à l'encontre du personnel politique et de la corruption.
Au cœur de ce scandale, Daniel Vorcaro, l’ancien directeur déchu de Banco Master, arrêté en début d’année pour son rôle dans une fraude présumée de plusieurs milliards de dollars.
L’enquête a révélé des liens entre Daniel Vorcaro et des figures influentes de la classe politique brésilienne, impliquant des personnalités telles que le juge de la Cour suprême Alexandre de Moraes et le sénateur Flavio Bolsonaro - visé par une enquête pour blanchiment d’argent en lien avec cette affaire.
"Avec de nouvelles révélations presque quotidiennes, une bombe lâchée à la dernière minute pourrait encore bouleverser complètement la course à la présidence", estime Bryan Harris, associé gérant du cabinet de veille politique et économique Sabio.
Outre l'élection présidentielle se tiennent également les 4 et 25 octobre les élections parlementaires visant à renouveler les 513 sièges de la Chambre des députés et un tiers des 81 sièges du Sénat composant le Congrès national.
Les électeurs doivent également désigner les gouverneurs des 26 États fédérés et renouveler les assemblées législatives de ces derniers.
(Rédigé par Oliver Griffin et Luciana Magalhaes ; avec Brendan O'Boyle ; version française Etienne Breban, édité par Sophie Louet)

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